28 janv. 2008

The Edwardian Ball

Depuis plusieurs jours, c'est le Déluge à San Francisco.
Les dieux se sont concertés, il faut noyer Sodome. Il fait froid, et nous nous demandons comment passer notre soirée autrement qu'avec une tisane en guise de chandelle. Sur un coup de tête, nous voilà serrés sous un très petit parapluie, en direction du Edwardian Ball, organisé en l'honneur du célèbre illustrateur Edward Gorey.


Arrivés au American Music Hall, nous attendons l'ouverture des portes aux côtés d'un grand gaillard steam-punk qui fourre du bois dans un immense chauffaud. Ca emet de formidables sons de locomotive. Les passants s'écrient, et l'homme secoue son imperméable et sa moustache sans s'émouvoir.

Nous entrons enfin, c'est un très beau théâtre avec une grande piste de bal, dorures et draperies en velours épais aux balconnets, une scène où s'est pendue une peau de tigre. A mesure que ça se remplit, je suis rappelée à une autre ère..


Les hommes entrent, ajustant leur monocle, frappant le parquet de leur canne à pommeau. Chapeau haut de forme, lunettes d'aviateur - oui, c'est là qu'est l'avenir, mon cher - et grands manteaux de fourrure, montre à gousset bien en place. Ils ont à leur bras une très belle femme, qui entre en faisant comme si de rien n'était. Robe à tournure, corset lacé, les cheveux remontés en un chignon impeccablement défait, petit chapeau épignlé sur le côté, ou au contraire, bateau pirate chancelant. Des gestes un peu maniérés, les mains retournées, avec ce charme désuet - ce soir-là: le charme brut.

Tout le monde est habillé
. Je suis envieuse, car malgré mes cheveux bien arrangés, je suis venue à la 21ème.. Mais l'ambiance éclipse ce détail, je suis prise par les remous.

Sur la scène s'enchainent tableaux vivants, de petites histoires byronnesques, actes de cirque, revues dénudées, cabaret, the Unextraordinary Gentlemen, au chanteur exquisitely terrifying.


Pendant ce temps, les têtes tombent sous la guillotine: les gens comptent "Un, deux, trois !" en français, de petites mains s'affairent avec leur mètre, claquant fermement les lacets, et les tréfonds exhalent des vapeurs diaboliques, car les robots s'éveillent. Tout est magnifique. La foule est en joie, elle hurle aux prouesses de la trapéziste, tapant du pied au son d'Edward Gorey revenu, et se foutant bien du Déluge et des dieux qui lui en veulent. Les verres se vident, les yeux se croisent, et les danseuses se déshabillent.

Ces deux étranges nuits ont passé.. Ce matin, je m'éveille nostalgique. Et le beat techno des voisins n'arrange rien. C'est déjà dit: je me suis bien trompée d'un siècle.
Qu'il en soit ainsi.

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